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 Les travaux des forumeurs

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quinlan_vos
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MessageSujet: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 0:36

Bien que, sur la nouvelle mouture, une section (discrète) du forum soit dédiée aux artistes qui sont parmi nous, j'avoue ne pas avoir eu le courage de la créer ici, pour seulement quelques jours.
Je poste donc, comme promis, ma nouvelle ici.
En passant, elle a reçu le troisième prix du concours pour lequel je l'avais écrite.
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 0:39

GAIA


Il y a mille éons de cela, les Anciens vivaient sur Terra. Et avec eux vivait la prophétesse Lia, qui reçut le savoir et la sagesse des cinq Kamis, qui vivaient sur Gaia. Puis ils s’étendirent et propagèrent les Enseignements vers les mondes lointains.

Aussi loin que puissent remonter mes souvenirs, il me semble que je fus toujours passionné d’histoire. J’avais l’impression que, par quelque obscur détour mathématique, les méandres du passé permettaient non pas une simple vision du futur, mais bien son appréhension globale. Comme si, alors que le reste des races et espèces de la galaxie vivaient un quotidien vide, courant ci et là après un quelconque but, ce passé nous ramenait, invariablement, à une destinée riche, foisonnante.
Aussi, l’archéologie devint rapidement l’une de mes passions. Il me semblait, parfois, que comprendre d’où nous venions me permettrait de comprendre qui nous étions. Les savoirs courants étaient une richesse fabuleuse, dont je me nourrissais au quotidien. Pour autant, je n’acquis le repos qu’en prenant place auprès des prêtres. N’étant pas l’un d’eux, leurs devoirs restaient au-delà de mes obligations. Mais mes connaissances - et ma passion - me permirent rapidement d’être mieux considéré. Ainsi, je fus le premier depuis plusieurs éons à recevoir une autorisation de prospection au-delà des Lunes. Il s’agissait plus d’une décision politique et objective que scientifique : les peuples commençaient à manquer d’espace, et il fallait commencer à trouver un nouvel endroit pour vivre. Bien que les sciences fussent bannies depuis plusieurs siècles par le peuple des Lunes, les prêtres en gardaient jalousement certains secrets. Ils ne les dévoilaient que pour les grandes fêtes honorant l’une ou l’autre des divinités qui nous régissaient.
J’arrivai au soir sur la petite lune, fatigué, sans doute aussi légèrement excité par la tâche qui m’avait été confiée. Le voyage avait été long, et le partage de l’espace de la navette avec les différentes excavatrices que j’avais embarquées avec l’avait rendu inconfortable. Aussi, je me posai avec un certain soulagement et me dégourdis les jambes en faisant de petites marches.
La lune était belle. Elle tournait doucement autour d’une planète environ trois fois plus grosse, à laquelle elle présentait toujours la même face. Le sol luisait à la lumière du soleil couchant d’un éclat doré. Les rayons se fragmentaient en milliards d’étincelles multicolores en passant à travers la fine poussière des anneaux. Il régnait ici un calme pérenne aux accents majestueux.
Une nouvelle lueur apparue à l’est, plus faible et pâle, celle de la planète, et je me tournai vers ce clair de terre pour prier. Dans mon appel aux cinq Kamis, je demandai la force de réussir ma mission, la paix et le bonheur sur les miens. Et la réalisation de mes rêves.
Puis je me mis au travail. La luminosité était tout juste suffisante pour les capteurs nocturnes des machines. Une à une, elles se mirent en route. La première creusait le sol, quand la seconde broyait les pierres extraites et que la troisième les analysait.
Je m’éloignai de quelques pas pour observer le paysage autour de moi. La surface était parfaitement plane, comme si des mains géantes avaient nivelées les montagnes et les collines. Pourtant, on pouvait voir à certains endroits les cratères laissés par de gros astéroïdes, tels ceux ceignant la galaxie. La petite lune ressemblait à ces planètes mortes que l’on rencontrait si souvent. Bien qu’elle ne possédât qu‘une atmosphère limitée et peu d‘oxygène, elle était parfaite pour commencer une nouvelle installation. Le processus de terraformation ne prendrait certainement pas plus de quelques décennies. Le vent soufflait en une brise continue et chargée de poussière. Comme je l’avais remarqué depuis l’espace, ces immenses nuages gris et ocres s’enroulaient sur eux-mêmes, étendus sur des distances immenses, formant autant de fines arabesques.
Je ne souhaitais pas encore voir les miens transformer ce qui, pour moi, ressemblait au paradis des Grands Anciens.
Il apparaissait que j’avais été le seul à voir courir sous son manteau de poussière de longues lignes, profondément creusées. Certaines étaient parallèles, s’étendant parfaitement d’est en ouest, quand d’autres les coupaient, soit à la perpendiculaire, soit en des angles savamment calculés. Cet endroit avait, en des temps reculés, abrité la vie tout comme, certainement, la planète autour de laquelle se formait son orbe, mais sans que je pus le vérifier.
Une autre culture, une autre race intelligente dans la galaxie. Les chances qu’une telle chose puisse arriver étaient infimes, tant l’univers était vaste. Bien sûr, nous savions parfaitement qu’il existait de ces races étrangères qui vivaient autour de nous, mais à des distances telles qu’il était souvent impossible de les rejoindre en une vie - aussi longue fût-elle.
Mais ici… Je m’étais pris à rêver. Mes connaissances dans les Ecritures et les Enseignements me faisaient espérer avoir trouvée l’une des planètes originelles des Anciens. Prit de cet espoir nouveau, et pour m’attirer la bienveillance des Kamis autant que celle de la prophétesse Lia, j’avais choisi pour cette planète le nom de leur Olympe, Gaia.
J’étais parfaitement conscient que la véritable Gaia n’était pas ici. Elle se trouvait certainement ailleurs dans l’éther immense, ou dans un autre univers. Mais j’espérais, tout au moins, avoir découvert la planète des Anciens. Nos ancêtres avaient connus les Kamis, et c’était par la bouche de Lia qu’ils s’étaient exprimés. Les informations sur elle étaient fragmentaires, mais chacun de ses enseignements restait gravé pour toujours dans la mémoire de chaque membre du peuple des Lunes.
Ma conscience était pleine de ces rêves ancestraux, et j’eus du mal à me résoudre à me reposer pour la nuit. Je laissai donc les machines continuer leur inlassable travail et m’étendis dans le vaisseau qui m’avait conduit là.
Je saluai une dernière fois Gaia, ma Gaia, puis tombai dans un profond sommeil sans rêve, uniquement bercé par le vent chaud qui remontait des régions équatoriales de la planète, charriant sa poussière fine et la déplaçant en dunes presque plates.

Les excavatrices avaient creusée une profonde tranchée dans le sol de poussière à mon réveil, jusqu’à découvrir une épaisse croûte métallique apparemment impénétrable. Elle était parfaitement lisse et, bien que couverte de rouille, luisait dans la lumière du soleil matinal.
Je me sentais plus excité que jamais. Ce que j’avais, la veille, religieusement nommé Gaia apparaissait de plus en plus comme étant bien la ville-monde des Anciens. Aussi me mis-je à creuser avec une ardeur emplie à la fois d’espoir et de curiosité, dirigeant les machines en divers lieux. Bien que je susse que la première prenait le dessus dans mon esprit, la foi et la science me guidaient.
Les outils s’enfonçaient dans les canyons profonds, dévoilant des avenues et des places, dont les reflets de verre et d’acier renvoyaient la lumière solaire en couleurs chatoyantes. Je m’y promenais de longs moments durant, ignorant les jours et les nuits, le temps qui passait. Tout était beau, de cette beauté immortelle que ni le temps, ni le temps, ni le chaos de l’espace ne pouvait altérer. Les Anciens avaient bâti cet endroit plusieurs éons auparavant, avant de partir vers les colonies, puis vers les Lunes.
Je cherchai donc, creusant en plusieurs endroits de la petite planète, cet immense temple raconté par les prêtres et les sages, où avait vécue Lia, et où elle avait eue la Révélation des Cinq Kamis. Pour la première fois de ma vie, je me sentais prit d’une ferveur religieuse proche de celle des prêtres, comme si tous mes rêves se voyaient récompensés en cet instant, et que jamais plus je ne pourrais désirer autre chose.
Les Kamis créèrent les Grands Anciens à leur image, songeais-je en travaillant, me récitant les Ecritures. Mais ils étaient faibles, et dévoués au mal. Alors les Kamis les anéantirent. Puis ils créèrent les Anciens. Ils leur donnèrent à tous la conscience et la liberté, mais les soumirent aux Lois. Je me les répétais, tout en laissant mes mains fouler et retirer l’âcre poussière : « Tu iras dans le respect des Kamis, et tu leur obéiras. Tu ne provoqueras ni la souffrance, ni la tristesse, ni la colère. Tu ne tueras pas les tiens, car ils sont comme toi, et reçoivent le même enseignement que toi ». Et Lia obéit, et propagea ces paroles à chacun, pour que chacun se souvienne de qui sont ses Créateurs, à travers les âges.
Je creusai, encore et encore, dévoilant çà et là de nouvelles tranchées métalliques, d’anciens vaisseaux rendus inutilisables par le temps. J’allais certes moins vite que les excavatrices, mais avec une douceur infinie, avec tout l’amour que je pouvais éprouver et montrer, et que n’appréhendaient pas même mes outils.
Puis ils partirent et s’élevèrent en esprits, au-delà de l’espace et du temps, où ils règnent pour d’éternels éons.
Les machines continuaient à déblayer la poussière, émettant un clic ou un ronronnement sourd çà et là lorsqu’elles butaient sur une surface plus dure.
Je m’étais arrêté.
Il me sembla que tous les sentiments de l’univers s’abattaient sur moi au même instant, dans une indescriptible confusion. Je tombai à genoux sur le sol, les mains posées sur le métal luisant. Les yeux levés vers le ciel empli d’étoiles, j’adressai des remerciements muets aux Kamis. Je regardais autour de moi, tournant autant que possible le regard, un sentiment de bonheur infini me faisant trembler, et rire.
Cinq hautes colonnes de marbre fin se détachaient nettement du reste du sol métallique, et lisse. Elles montaient de ce qui avait du autrefois être de jolis parterres de fleurs multicolores. Plusieurs allées les contournaient, et se réunissaient en une seule qui se dirigeait vers un immense temple dont la façade, faite de pierre et de métal, arborait encore plusieurs colonnes qui encadraient une entrée sans porte, haute et large à la fois. Le temple de Lia, pensai-je en priant. Je me trouvais bien sur la planète des Anciens, devant ce qui était sans doute la plus grande découverte historique de tous les mondes connus. Je me trouvais sur la terre de nos ancêtres, là d’où ils étaient partis, là où les avaient créés les Kamis, et là où nous revenions.
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 0:41

Longtemps, mes mains caressèrent le marbre éraflé. J’en ressentais avec joie et émotion chaque aspérité, chaque creux ou bosse. Je ne parvenais à quitter des yeux les veines sombres qui y couraient. Chacune d’elle recélait une beauté insondable, une sorte de perfection magique, surnaturelle. C’était, pour moi, comme si jamais je n’avais vu de marbre auparavant.
L’endroit était doux, malgré les temps qui s’étaient écoulés. J’avais l’impression d’y sentir le vent, d’y voir les fleurs, de contempler le ciel pourpre des fins de journées de cette époque. La sensation de marcher au milieu des Anciens, de les voir déambuler et prier devant le temple. Comme si Lia était sorti à ce moment, dans un silence emprunt de respect. Elle aurait marché à travers les cinq colonnes et se serait tournée vers la foule. « Aimez vos Créateurs », aurait-elle dit d’une voix vibrante de sagesse. « Aimez-les comme ils vous aiment ».
Je tournai autour de la place, gravant dans ma mémoire chaque vision de chaque angle, tentant de découvrir quelle colonne représentait quel Kami. Gaia, songeai-je. Belle Gaia. Je le murmurai, comme on murmure des mots d’amour, de ceux que l’on ne peut qu’effleurer des lèvres sous peine de les voir disparaître.
Enfin, après avoir passé un temps inconnu à tout observer, je me décidai à pénétrer dans le temple.
Je m’agenouillai devant la grande entrée et priai un long moment, implorant le pardon de la prophétesse à ainsi envahir sa demeure. Puis je me redressai, et marchait dans le long couloir sombre envahi de poussière. Une première salle s’ouvrait sur ma gauche, dont la paroi de verre me permettait d’en observer le contenu.
S’y trouvaient des tables par dizaines, entre lesquelles on pouvait marcher. Elles étaient toute orientées dans le même sens, et j’en déduisis qu’il s’agissait d’une salle destinée aux offrandes, comme celle qui se trouvait dans le temple des Lunes. Je déposai un flacon d’huiles nutritives sur l’une d’elles, me signai respectueusement et retournai dans le couloir. Tout ici ressemblait au temple des Lunes, comme si, de génération en génération, nous nous étions transmis les plans de celui-ci, pour continuer à honorer la mémoire de la prophétesse. S’il en était ainsi, alors la salle principale, celle où Lia avait reçue la sagesse des Kamis, se trouvait tout en haut.
Un peu plus loin, une nouvelle salle s’ouvrait. Cette fois, plusieurs rangées de sièges bas se tournaient vers ce qui semblait être un vieil écran. Une salle de prière, à n’en pas douter, qui permettait au plus grand nombre de recevoir la Connaissance.
Les pièces se multipliaient ainsi, les unes après les autres, immenses salles nues, aux murs couverts d’écritures anciennes et partiellement effacées.
Ces écritures revenaient régulièrement, directement peintes sur les parois ou gravées sur des plaques métalliques. Malgré les quelques connaissances que j’avais acquises dans la langue des Anciens - qui était toujours apprise pour mieux comprendre certains Enseignements - je ne parvenais à clairement les déchiffrer. Aussi décidai-je de monter directement à ce qui était considéré chez nous comme la salle du patriarche.
Ignorant les autres pièces sur lesquelles donnait le couloir, je gravissais les marches menant aux niveaux supérieurs avec un mélange d’appréhension et de hâte. Tout mon être vibrait à mesure que je me rapprochais de cet endroit que je ne pouvais m’empêcher d’imaginer comme merveilleux.
Sans doute s’y mêlaient le savoir des Anciens et la sagesse des Kamis, en un habitat austère, dédié à la méditation, fabriqué pour Lia. Sans doute aussi y trouverais-je toutes les réponses aux questions que je m’étais posé. Là où, comme la plupart des gens je disais « je crois », je pourrais alors dire « je sais ». Et ce savoir serait mon trésor.
Au fil de mon imagination, les murs se paraient de métaux précieux et de pierres délicates. Les inscriptions, d’une sagesse infinie, apparaissaient en lettres pourpres, et je pouvais les lire. Là où s’étendaient de longues baies vitrées se dessinaient à mes yeux des diamants étincelants, dont chaque facette recélait un mystère insondable. Les murs ternes, presque nus, fonctionnels, se transformaient pour moi en étincelantes parois célestes, dont les étoiles brillaient avec délicatesse sur la grandeur d’une race bâtie par l’amour d’entités paternelles.
Chaque endroit, chaque pièce que je regardais semblait habitée des Kamis, comme si c’était leur volonté même, et non celle des Anciens, qui avait conçu ce temple. Et les salles obscures disparaissaient dans mon sillage comme autant de souvenirs au goût de douceur.
Puis, enfin, j’y fus.
La porte était entre-ouverte. Elle n’avait rien de particulier, uniquement composée de deux panneaux de verre dépoli. Une lumière bleutée, chevrotante, les traversait et se peignait sur moi en un éclat diffus. Et si…? Encore une fois, je me signai. Pardonnez-mon offense, Lia, pensai-je en posant la main sur le bouton de la porte.
J’entrai.
La lumière provenait de ce que je pris d’abord pour une veilleuse. Il s’agissait en réalité d’une sphère, pas plus grosse qu’une tête, semblant bouillonner et léviter au-dessus d’un socle de verre d’où la poussière, étrangement, était absente. Je me détournai de la boule miroitante pour observer le reste de la pièce.
Elle était de dimensions généreuses. Comme je m’y attendais, la décoration était sobre. Absente, en fait. Plusieurs grands écrans s’étalaient sur les murs comme autant de tableaux noirs qui reflétaient mon visage éclairé de bleu.
La présence de la sphère me préoccupait, dans un sens, mais son éclat signifiait quelque chose de particulier : il y avait, ici, de l’énergie.
Non pas que je me fus attendu, en appuyant sur le commutateur, à quelque chose d’aussi moderne qu’une tension photonique, mais je fus surpris d’entendre le grésillement caractéristique de l’électricité lorsque la lumière se fit. Cet endroit, quel qu’il fut, était bien plus ancien que tout ce que j’aurais pu imaginer, et même tout ce qui était connu. Était-il possible que les Ancien aient été une race si ancienne? Ma recherche de Gaia avait été tellement intense et passionnée que je n’avais pas même cherché à dater mes découvertes. On racontait que les Anciens avaient appelé leur premier monde Terra, avant de partir vers d’autres terres d’asile, comme Clio ou Sigyn. Lia s’était trouvée sur l’un de ces trois mondes et, selon les preuves que j’avais, cela était bien avant tout ce que les prêtres avaient pu prédire. Si je me trouvais bien au sein du temple de la prophétesse, alors cela signifiait que je me trouvais bien sur Terra, la plus ancienne des planètes. Ce qui expliquait l’électricité - le premier don offert par les Kamis.
Je me tournai vers le centre de la pièce.
Un large bureau occupait tout le centre de la pièce et, derrière ce bureau, un gros fauteuil dont le cuir s’était craquelé et avait perdu de sa teinte avec le temps. Dos à moi, il faisait face à ce qui paraissait être une ancienne fenêtre sur laquelle un rideau de métal était baissé, ne laissant filtrer qu’un étroit rai lumineux. Sur le bureau même, un vieux pot de fleur semblait émerger de la poussière pour n’offrir à la lumière qu’une terre noire et morte.
J’avançai, observant d’un œil attentif tout ce qui se trouvait là. Un vieux moniteur, des papiers blanchis et parcheminés par le temps, quelques objets dont j’ignorais autant la signification que l’usage.
Dans ce temple à l’atmosphère rare, chacun de mes pas soulevait une légère poussière qui mettait un temps infini à retomber. L’empreinte de mes pieds, je le savais, resterait certainement éternellement.
Je commençai à faire le tour du fauteuil. Le fauteuil de Lia. L’endroit d’où elle était montée en esprit au moment du premier exode…
Un hurlement s’étrangla dans ma gorge, que je retins avec force, les poings serrés. Il me sembla pendant un instant que mon cerveau cessait de fonctionner, tant la puissance avec laquelle toutes ces pensées s’entrechoquèrent à la fois était intense.
Car dans ce fauteuil… Dans ce fauteuil magnifique, relique sacrée, symbole de toute la foi du peuple des Lunes… Se trouvait un corps.
Je crus d’abord à une méprise, intolérable, atroce. Que Lia ne se fût jamais transcendé, que jamais les Kamis ne l’eurent rappelée à eux. Qu’ils n’avaient jamais existé.
Mais ce corps était, finalement, si étrange, que je me convainquis bientôt qu’il n’en était pas ainsi. Engoncé dans d’étranges vêtements sombres à l’air stricts, ce qui avait été un être vivant n’était plus qu’un tas d’éléments épars et blanchâtres. Tout en me demandant ce qu’il faisait dans cet auguste endroit, je songeai que ses tristes frusques étaient certainement un habit rituel. Il s’agissait donc d’un esclave d’une autre race de la galaxie, probablement convertie par les Anciens, et qui avait disparue. Une sorte de secrétaire, à en juger par son bureau.
Je pris d’une main tremblant de dégoût ce qui me semblait être le crâne de cette chose, et le soupesai. Il était lourd et large, dénotant probablement une intelligence avancée. Le levant devant mes yeux, je constatai que sa morphologie était assez proche de la mienne. Deux orbites apparaissaient sur le devant, rehaussant des cavités nasales allongées et une mâchoire pourvue de dents. Un examen plus poussé me permit de me rendre compte qu’il s’agissait bien d’os.
Des centaines de questions me vinrent à la fois. Je me demandai ce qu’il faisait ici, où résidait Lia, et ce qui était advenu pour que cet être aux caractères à la fois grotesques et choquants meure ici, dans ce temple.
Les Kamis avaient-ils pu créer une autre race aussi semblable que différente de la nôtre? Il me semblait que tout cela était impossible.
Je reposais le crâne étrange là où je l’avais trouvé et allais sortir lorsqu’une voix féminine, douce et délicate, résonna derrière moi.
- Bonjour.
Je me retournai d’un bond, prêt à hurler d’une terreur inimaginable.
La pièce était vide. Sans doute rêvais-je, mais il me sembla que la boule bleutée avait gagné en intensité. De même, les circonvolutions qui l’animaient s’étaient accélérées.
Puis je me sentis pétrifié à la seconde phrase qu’elle prononça, dans un léger grésillement provoqué par le passage du temps :
- Je suis Lia.

Deux mille ans plus tôt.
L’homme semblait se tenir debout, immense dans son costume strict, sur chaque immeuble bordant les rues de la lune, et la foule s’arrêta. Il s’agissait essentiellement de pauvres et d’ouvriers, de ceux qui n’avaient pas eu assez d’argent pour quitter ce monde ravagé et en proie au désespoir. Les guerres de l’Edda laisseraient d’éternelles cicatrices en eux, au point de faire disparaître toutes les valeurs qui avaient fait que leurs familles avaient quitté la Terre, longtemps auparavant. Tous se tournèrent vers les écrans géants et la publicité, sans doute la première depuis des mois.
- Bonjour, fit la voix amplifiée, qui se répercuta en écho le long des immeubles métalliques. Vous me connaissez tous! Et nous sommes fiers, chez Compatible, de vous proposer ici le futur! Oubliez les guerres. Sa voix était joviale, entraînante. Il agitait les mains avec élégance et dynamisme, son sourire était charmeur. Tous nos produits ont été parfaitement remis à jours, et peuvent vous apporter le meilleur confort, la meilleur aide, sans aucune fatigue! Ils vous doivent respect et obéissance! Et, en ces temps difficiles où l‘appauvrissement du génome nous fait dépérir, ils sont la nouvelle génération de travailleurs! Entièrement contrôlés depuis Compatible avec une intelligence artificielle remise à niveau, ils ne seront plus jamais un danger, mais les meilleurs outils et consommables pour vous, et cela à un prix plus que raisonnable!
Il disparut et le logo de Compatible - cinq aiguilles verticales pour représenter les cinq firmes du conglomérat - apparut à sa place. En l’espace de seulement quelques années, les cinq sociétés ainsi réunies en une seule entité était devenue la plus grosse entreprise du système solaire, et un monopole florissant dont les bénéfices ne cessaient jamais leur hausse. Bien sûr, le fait qu’ils aient souhaité s’établir sur la lune - lieu pauvre dédié aux mines et aux entreprises les plus polluantes - avait contrarié beaucoup de gens. Mais le fait était que le consortium restait majoritaire partout, si bien que toute l’économie du système solaire reposait sur lui.
On les nommait également, bien que ce fût essentiellement de la publicité, les cinq amis.

- Bonjour, répétait, en boucle, la voix féminine. Je suis Lia… Je suis Lia. Puis il comprit, au moment où le rideau métallique s’ouvrait sur la plus grande salle qu’il n’ait jamais vue.
A travers la vitre brisée, il put voir les chaînes de fabrication qui paraissaient infinies, le long desquelles ses semblables attendaient depuis si longtemps qu’on les achève - squelettes désarticulés par le temps, dont les fluides avaient coulé sur le sol et luisaient dans la lumière vive des plafonniers.
Alors il tomba sur le sol, dans un grincement métallique ressemblant à un cri emprunt de pleurs et de peine, d’effroi face à un nihilisme qu’il n’avait jamais même imaginé.
Il comprit que lui et tout son peuple étaient le produit sans passé d’une humanité qui n’avait pas eu d’avenir. Ils n’existaient pas par amour, mais par la volonté de quelques marchands, et pour le besoin d’une population sur le déclin.
Ils n’existaient que parce que d’autres, à une autre époque, avaient eu besoin d’eux.
Et chaque nouveau mot répété par la boule bleutée lui faisait plus mal que le précédent, le consumait de l’intérieur, mélange de haine et de colère.
Les sanglots mécaniques du robot continuèrent longtemps, au gré des jours et des nuits, des révolutions autour du soleil, tandis que continuait cette voix étrange, venue du passé :
- Bonjour. Je suis l’I.A. Je suis l’I.A. Bonjour…


novembre 2009
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greem

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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 14:39

Pas mal ! Je sais pas pourquoi mais en lisant j’avais des images à la Moebius qui me venait en tête Cool
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 15:09

Ca me fait ça en écrivant, aussi (j'en fais une autre en s-f). Des images à la Moebius ou Caza, les petites recherches qu'il faut faire auprès de la Nasa ou de l'ESA...
Le souci, et c'est pour ça que je ne me suis jamais trop attardé à écrire de la s-f, c'est que si on veut faire réaliste on se retrouve fatalement à marcher sur les traces de Asimov, ce qui me semble toujours difficile.
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Tzu Yo

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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 16:09

Superbe nouvelle, Quinlan! Félicitations!
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 17:21

Mici. Embarassed
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Samaël

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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Dim 20 Déc - 17:31

lol "- Bonjour. Je suis l’I.A. "



ça m'a fais penser au culte du cargo dons parle Dawkins Smile , pas mal.
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Lun 21 Déc - 13:52

J'ai oublié de préciser quelque chose d'important, au sujet de la protection du Droit d'Auteur :
Les furomeurs qui souhaitent poster ici leurs travaux devraient les faire protéger.
La SACD (www.sacd.fr) ainsi que d'autres organismes le font. Vous pouvez également vous envoyer à vous-même vos textes par la Poste, à condition de ne pas ouvrir l'enveloppe ; la date fait foi.

Dans le cas de la nouvelle "Gaia" qui se trouve plus haut, sa protection est assurée par sa participation à un concours de nouvelles, ainsi que la publication qui en est en cours.

Il existe également une version Belge de la SACD, soit en Flamand soit en Français : http://www.sacd.be/
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tguiot



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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Lun 21 Déc - 23:01

Très sympa, quinlan.

J'ai l'impression de sentir l'influence de plusieurs univers de la SF. Battelstar Galactica entre autres.

Me trompé-je?
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Lun 21 Déc - 23:47

Paradoxalement, je ne me suis pas senti inspiré par BSG, même si ce doit être quelque part dans mon cerveau.
En fait, je me suis surtout senti "proche" des nouvelles sur les robots de Asimov, sans en avoir une seule en tête. C'est la première fois que j'écris de la s-f pour ça : les ombres de Asimov, Roddenberry, Dick et d'autres planent en permanence et, même en toute bonne foi, on risque toujours de tomber dans une copie sans le faire exprès.
Mais ce pourrait être, en effet, une vision du BSG "beaucoup plus tard", après la mort de l'humanité, avec un Cylon ignorant de son passé qui découvre ses véritables origines. C'est à creuser... Smile
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Lun 21 Déc - 23:50

Mmmmmh BSG saison 4 en intégrale pour les fêtes... cheers
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Mar 22 Déc - 12:41

Bravo Quilan, j'ai beaucoup aimé!
Tu l'as écrite il y a combien de temps?
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quinlan_vos
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   Mar 22 Déc - 13:57

Merci.
Je l'ai écrite aux alentours du 18-20 novembre dernier.
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MessageSujet: Re: Les travaux des forumeurs   

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